Les entreprises libanaises encaissent les coups d’un second conflit en deux ans avec flegme
Circulation régulière, parkings presque pleins, magasins ouverts… Quiconque s’est promené cette semaine entre la zone industrielle de Kfarchima et le centre commercial City Center à Hazmiyé, deux centres d’activités beyrouthins situés à seulement quelques centaines de mètres d’une banlieue sud encore fumante des bombardements israéliens, aura eu du mal à se rendre compte que le Liban est en guerre depuis près de deux semaines.
Interrogés sur ce décalage entre l’animation dans ces zones et la situation sécuritaire, les entrepreneurs expliquent s’être préparés à une rupture de la trêve du conflit de 2024 entre le Hezbollah et l’État hébreu, alors que la reprise des combats s’inscrit dans le sillage de la guerre israélo-américaine contre l’Iran. « Il y a jusqu’ici des constantes, comme le fait que les combats se concentrent majoritairement sur des zones précises et qu’un grand nombre de déplacés est contraint de fuir vers des régions considérées comme plus sûres », souligne le président de l’Association des industriels libanais, Salim Zeenni. Comme d’autres, il espère cependant que cette nouvelle guerre ne s’éternisera pas ni ne s’intensifiera dans des proportions qui rendraient vains les plans de contingence.
« Le chiffre d’affaires moyen dans le secteur commercial (hors produits de première nécessité) a déjà reculé de 60 % par rapport à mars 2025. Les perspectives sont sombres et inquiétantes, surtout si la guerre se prolonge », déplore Nicolas Chammas, président de l’Association des commerçants de Beyrouth et secrétaire général des Organismes économiques, la plus importante organisation patronale du pays. Il ajoute que l’activité dans les zones de combat est quasi nulle.
Précaution et sécurité
Le premier impératif des entreprises est la sécurité des employés et des actifs. « L’industrie s’y était préparée, compte tenu de la fragilité de la trêve », assure Salim Zeenni. Pendant cette période, certaines usines situées dans des régions considérées à risque, comme le Liban-Sud ou la banlieue sud de Beyrouth, se sont relocalisées. Certains grossistes et autres entreprises de la distribution ont fait de même avec leurs entrepôts et leurs dépôts de véhicules.
Un industriel de Kfarchima, souhaitant garder l’anonymat, indique que son entreprise a décidé de reloger temporairement certains employés habitant dans des zones bombardées. « Nous avons renforcé les contrôles sur les antécédents des employés pour éviter les mauvaises surprises », ajoute-t-il, alors que l’armée israélienne a procédé à plusieurs assassinats ciblés de membres du Hezbollah ou de responsables iraniens. Une autre société propose même des aides financières à ses employés contraints de fuir leur domicile, selon l’un d’eux qui souhaite conserver l’anonymat ainsi que celui de l’entreprise.
En l’absence de consignes unifiées au niveau national, chaque société adapte ses mesures. Installés dans un même immeuble à Hazmiyé, les cabinets Saba for Intellectual Property et PwC ont ainsi adopté des protocoles différents. Selon des sources contactées en leur sein, le premier appelle ses employés à venir au bureau tout en leur accordant une grande flexibilité et en les renvoyant chez eux en cas de risque ; le second a rendu le télétravail obligatoire.

« En cas d’alerte, les entreprises évaluent le risque en se coordonnant avec les autorités et ordonnent l’évacuation des locaux dans les plus brefs délais si le danger est avéré », précise Nabil Fahed, président du syndicat des propriétaires de supermarchés. Il indique que lors de l’épisode des faux messages d’évacuation à Jounieh en début de semaine, en zone dite sûre, l’un des supermarchés de sa chaîne a mis moins d’un quart d’heure pour évaluer la situation et réagir.
Les banques ont adopté des protocoles assez similaires. Bank Audi, l’une des plus importantes du pays, indique avoir créé « une cellule de crise chargée de gérer tous les aspects de l’activité et d’anticiper la possibilité que le conflit se prolonge », selon une réponse adressée à notre rédaction. « Les ressources humaines aident les employés relocalisés à s’adapter. Ceux qui ont quitté les régions bombardées sont redéployés dans d’autres agences, sinon ils peuvent rester chez eux », poursuit la banque. Ses agences de la banlieue sud de Beyrouth et du Liban-Sud sont, elles, fermées et leurs employés réaffectés. Une autre grande banque, Blom Bank, a adopté des mesures très similaires, selon une source au sein de sa direction.
Dans le secteur agricole, l’approche est plus simple. « Les terrains du Liban-Sud ne peuvent plus être exploités et sont généralement laissés sous la garde d’un nombre limité d’ouvriers. Ailleurs, le travail se déroule à peu près normalement », explique le président de l’Association des agriculteurs, Antoine Hoyek.
Réorganisation de l’activité
L’autre conséquence directe du conflit est liée au déplacement de plus de 800 000 personnes. Certaines entreprises ont donc dû réaffecter une partie de leur personnel ou recruter des extras pour répondre à une demande concentrée sur les produits de première nécessité, indique Nabil Fahed.
Nicolas Chammas nuance toutefois que cette hausse de la demande ne compense pas la forte baisse dans les segments des biens de consommation durables et de luxe, même dans les zones sûres. « Les ménages reportent leurs décisions d’achat et beaucoup de commerçants risquent de se retrouver avec des problèmes de trésorerie, avec des frais fixes importants et des salaires à payer », déplore-t-il. Le secteur de l’Horeca déplore, lui, une situation plutôt difficile avec toutefois un contraste en fonction des régions.
Bank Audi et la source à Blom Bank indiquent, elles, que toutes les agences situées hors zones à risque fonctionnent normalement. « Nous ne constatons pas de pression accrue car les opérations restent limitées en ce temps de crise », précise Bank Audi.
Les problèmes d’approvisionnement et d’énergie ont également été anticipés. Les filières de distribution, notamment alimentaires et pharmaceutiques, se sont organisées dès le début du conflit pour maintenir les chaînes d’approvisionnement, qui devraient rester fonctionnelles tant que les grands ports et l’aéroport ne sont pas visés par des frappes israéliennes. Nicolas Chammas note toutefois que de nombreux commerçants avaient constitué des stocks importants en anticipant la période du eïd el-Fitr et se retrouvent aujourd’hui en situation de surstockage.
Les industriels produisent davantage pour écouler leurs marchandises localement, les voies d’exportation vers le Golfe étant bloquées par la présence militaire iranienne dans le détroit d’Ormuz et par l’interdiction toujours en vigueur en Arabie saoudite d’importer des produits libanais et même son accès par transit. Au niveau des cultures, l’arrêt de la production dans les zones de combat affecte l’offre et hausse les prix de certains produits.
Les entreprises redoutent également les pénuries d’électricité dans un pays où le fournisseur public n’en fournit déjà que quelques heures par jour. « C’est sans doute l’un des domaines dans lesquels nous sommes les mieux rodés », rassure toutefois Nabil Fahed. Depuis la dernière guerre, de nombreuses entreprises ont augmenté leurs stocks de diesel pour alimenter leurs générateurs privés palliant les carences d’Électricité du Liban, tandis que certains supermarchés ont installé leurs propres groupes électrogènes. Salim Zeenni et Nabil Fahed appréhendent pour leur part tous les deux la hausse des coûts déjà élevés de l’énergie liée à l’envolée des cours du brut en marge du conflit régional.
Le gouvernement semble en tout cas suivre ces dossiers de près. Le Premier ministre Nawaf Salam a reçu jeudi le ministre de l’Industrie, Joe Issa-el-Khoury, et celui de l’Énergie, Joe Saddi, pour un exposé sur les mesures prises afin de garantir le maintien de la production industrielle locale et de l’approvisionnement en électricité.
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Article publié sur le site de L’Orient le Jour: consulter l’article